vendredi 19 mai 2017

L'autre Coppola

Par GetCarter








Non, je ne vais pas phagocyter le domaine où excellent mes camarades, je ne vais pas commenter les faiblesses ou les  qualités de tel ou tel réalisateur, je me réserve pour plus tard en me préparant à subir les foudres de ces esthètes... Même si à la veille du festival de Cannes c'est un peu mainstream.
Modestement je vais vous parler de ce graphiste designer pour qui j'éprouve une admiration certaine. Son travail est représentatif du modernisme italien 60's enfin je crois mais rarement ou jamais on ne fait référence à son travail. Etant d'une ouverture d'esprit légendaire je ne m'intéresse bien sûr qu'à son travail des années soixante.
Silvio Coppola naît dans les Pouilles au sud de la péninsule sur la Côte Adriatique à Brindisi en 1920 et s'installe comme étudiant en design à Milan.
Il passe sa maîtrise de design à l'Ecole Polytechnique Milanaise en 1957, voilà on se rapproche de la bonne décennie...
Il se distingue de suite et sa pertinence et sa modernité lui ouvrent les portes des cercles fermés de l'excellence de la créativité italiennes. La prestigieuse ADI (Association du Dessin Industriel) dont il devient un leader (on est loin de Chaland), l'Art Directors Club, c'est lui le père de ce logo archi connu l'AGI etc... Il travaille pour de grandes sociétés transalpines comme Bernini e Laminati Plastici, si annoverano Valle-susa, Co-Fa, Bayer, Montecatini, Monteschell, Zucchi, Cinzano, Alessi, Cassina, Parmalat, Feltrinelli. Mais moi ce qui m'interpelle c'est son travail pour les affiches publicitaires.




Comme Giancarlo Bernini écrivait dans le numéro 30 d'Octogone, à Silvio Coppola on doit attribuer le mérite d'avoir proposé en premier l'affiche publicitaire aux usines italiennes. Quel instrument de vulgarisation ultra efficace de leurs produits pour grand public. En renonçant à l'évidence du papier, il préférait les réaliser sur des feuilles de PVC transparentes contrecollées à chaud avec un film de métal. Il en a fait des objets de design de grande valeur qui ont révolutionné l'approche et la vision du produit industriel, par leur aspect graphique mais surtout par  les matériaux innovants  avec lesquels elles étaient réalisés, et oui je l'avoue je comprends et j'espère que vous aussi l'intérêt que peuvent porter les collectionneurs dont je fait partie pour ces réalisations. Alors regardons sur les murs et espérons y découvrir des vrais œuvres POPulaires pfffff on n'est plus en 1966 c'est loupé ?
Non je suis optimiste même si en ce moment on recycle avec plus ou moins de talents les codes POP...



jeudi 20 avril 2017

Nesstalgie

Par Hong Kong Fou-Fou




Le 6 avril dernier, j'étais en famille à Inverness, la capitale des Highlands. Il faisait froid, il faisait gris. J'avais passé la journée autour du Loch Ness. J'en avais vu des monstres. En plastique. A paillettes. Qui faisaient "Pouet", qui faisaient "Grrr". A piles, à ressorts. A plumes, à poils. A voile et à vapeur. Empilés sur les rayonnages des boutiques de souvenirs. Le vrai, par contre, bernique. Il n'a pas daigné se montrer. On a encore essayé de me faire prendre Nessie pour des lanternes.
Mais ce n'est pas grave. Le soir-même, j'avais rendez-vous avec un autre monstre. Sacré. Lloyd Cole. Pas mal aussi, dans le genre boutique à souvenirs...
J'ai laissé ma femme et ma fille à l'hôtel. Elles ont eu de la chance, il y avait un mariage. Ecossais. Elles ont pu en admirer, des jambes musclées et dénudées. Je ne sais pas si là-bas c'est le mari qui fait la jarretière.
Mon fils et moi sommes partis vers l'Eden Court Theater où se déroulait le concert et où, donc, j'avais rendez-vous avec le post-adolescent que j'étais en 1985. Première mauvaise surprise : le lieu est un grand complexe où se concentrent cinémas, restaurants, salles de spectacle. Deuxième mauvaise surprise : des papys en chemise à pois et Chelsea boots, leurs maigres cheveux blancs coiffés en un backcomb approximatif, sont agglutinés devant l'entrée. Pas possible qu'ils soient là pour Lloyd Cole ? Non, en fait, ils viennent soigner leurs rhumatismes au son des "Cavern Beatles", un tribute band des... Beatles, bravo, quelle perspicacité ! Très rapidement, nous nous apercevons que, outre les gens venus voir Fast & Furious 8 (8 !!! Mon Dieu...), tout le monde est là pour les Cavern Beatles (Les Cavern Beatles !!! Mon Dieu...). D'où la troisième mauvaise surprise : à 10 mn du début du concert, il n'y a personne devant la salle réservée à Lloyd Cole, et dont la porte reste hermétiquement close.
Finalement, nous pouvons entrer, pour découvrir la quatrième (et dernière) mauvaise surprise : sur la scène, il y a juste un micro, un pupitre, quatre guitares (sèches), deux petites bouteilles d'eau (humides). On se dirige donc vers une prestation solitaire et acoustique. Les spectateurs étant assis, ce n'est pas catastrophique, on n'allait pas sauter partout, mais bon... Contrairement à ce que je craignais en découvrant la troisième mauvaise surprise, la (petite) salle sera pleine. Environ trois cents quinquagénaires se sont réunis pour en célébrer un trois cent unième... Seul mon fils de 13 ans a vainement tenté de faire baisser la moyenne d'âge. En regardant les visages bouffis de mes voisins, leurs poches sous les yeux, leur bedaine distendue par trop de bière, leurs rides et leur calvitie, j'essayais d'imaginer la même audience 30 ans plus tôt. La salle aurait été autrement plus colorée, il y aurait eu des mods, des néo-romantiques, des gothiques, des poppeux, que sais-je encore. Le temps a gommé toutes nos différences.
Lloyd Cole arrive bientôt. Lui aussi a vieilli. La vieillesse et le temps qui passe seront d'ailleurs fréquemment le thème des nombreuses petites phrases adressées au public. Mais sa voix, sa voix n'a pas changé. Son caractère non plus. Réservé, discret, presque timide. Il nous expliquera pendant le concert que dès ses débuts, il avait essayé de donner de lui une image neutre, lisse. Et de conclure : "J'ai échoué. On m'a cru arrogant et agressif". Il a parlé presque autant qu'il a chanté. Avec douceur, gentillesse. Et un humour subtil, souvent. Exemples : "Vous êtes dans la bonne salle. Merci de ne pas avoir choisi les Cavern Beatles." Ou, après avoir joué "Rattlesnakes" en deuxième morceau, à un couple qui arrivait en retard : "Bonsoir. J'ai déjà joué Rattlesnakes." Ou encore, chaussant ses lunettes pour régler ses pédales : "Vous n'êtes pas restés les mêmes, vous non plus". Et cette promesse : "La deuxième partie sera plus rythmée. Enfin, j'espère."
Il y a eu en effet deux sets de 45 mn, avec un entracte (nous sommes au théatre, ne l'oublions pas). Et uniquement des titres sortis entre 1983 et 1996. Je ne me rappelle pas la set-list, mais les chansons attendues étaient presque toutes là. Presque. Nous étions prévenus par l'artiste lui-même : "N'espérez pas entendre tous les titres que vous avez envie d'entendre. Je vais jouer deux heures. Divisez ce temps par le nombre de chansons, vous verrez que ce n'est pas possible". "Perfect skin". "Grace". "Charlotte Street". "Mainstream". "Jennifer she said". Et en rappel "Lost weekend" et "Forest fire".
Pour la seconde partie, il est rejoint par un jeune guitariste dont il dira : "J'ai eu un mal fou à trouver un jeune qui sait jouer de la guitare. Et qui a la même tête que moi à 24 ans". Et de révéler, trois chansons plus tard : "Voici William Cole". Voir Lloyd Cole, secondé par son fils, sur ses terres écossaises, moi-même accompagné par mon propre fils, j'avoue que ça a été une intense émotion.
Emotion, c'est d'ailleurs le terme qui décrirait le mieux cette soirée. Nostalgie, communion avec le public. C'est difficile à dépeindre sans tomber dans la mièvrerie. Contrairement aux vidéos de concerts récents que j'ai pu voir sur youtube, dans le public personne ne reprenait les refrains, le silence était total, quasi religieux. Quand les lumières se sont rallumées, les gens souriaient mais ne parlaient pas, chacun était dans sa bulle. La musique, c'était de la pop. Mais j'en suis ressorti avec du blues.

Et mon fils, vous vous demandez sûrement si ça lui a plus. Honnêtement, oui, même si sur la fin je l'ai vu une ou deux fois jeter un coup d'oeil à sa montre. Je vais le laisser conclure : "Papa, quand même, tu ne trouves pas qu'il ressemblait un peu à Han Solo dans le dernier "Star Wars" ?"


 PS : Avant le début du concert, un message enregistré nous a prié de ne pas faire de photos. Chose incroyable, tout le monde a respecté cette demande. Je ne voulais pas jouer les Franchouillards désobéissants, alors je me suis abstenu. Du coup, pour illustrer cet article, j'ai piqué une image au seul photographe présent, qui ne m'en voudra pas j'espère. Il y en a d'autres ici : http://invernessgigs.co.uk/2017/04/08/47195/

mercredi 8 mars 2017

Sortez cover


Par Hong Kong Fou-Fou


Avant de céder aux sirènes de la technologie et de passer à la version électronique que vous connaissez et, j'ose l'espérer, appréciez, les rédacteurs de Fury Magazine, frais émoulus des plus brillantes écoles de journalisme, en ont produit une version papier, de 1953 à 1964. Aujourd'hui, les "frais émoulus" sont plutôt rassis et moulus, nous avons beau essorer nos cerveaux fatigués, il n'y a plus trop d'idées neuves qui en sortent. C'est peut-être le moment de nous pencher sur la jeunesse de Fury et de ressortir de nos archives quelques couvertures, grâce auxquelles vous pourrez constater qu'il y a 50 ans on avait encore beaucoup de choses à dire.


Mars 1962. Les accords d'Evian. HKFF en vient presque à regretter le régime de Vichy. Pardon, l'eau est gazeuse, et la vanne, vaseuse. Pour le prix de la meilleure plaisanterie, je vais encore faire Saint-Yorre. Je ne serai pas Hépar-gné par les grincheux. Bref, pour oublier tout ça, un numéro plein de "guns, food, cars, fun, fashion". Ben dis donc, vaste programme. Avec aussi une nouvelle inédite de Ian Fleming. Grosse dispute à la rédaction pour savoir qui ira en Jamaïque, à sa villa de Goldeneye, chercher les précieux feuillets dactylographiés. Y a pas à dire, on a perdu quelque chose avec les emails. "Masochist : a tale of strange love", un article basé sur la relation particulière entre Wally Gator et l'élève Moinet. HKFF écrit "Men in love with danger and death" après qu'Oddjob lui ait demandé une augmentation.



Mai 1962. On pend Adolf Eichmann en Israël. A la liste des crimes odieux qu'il a commis pendant la guerre, le misérable ajoute le manque de goût en se rendant à son exécution en pantoufles à carreaux... Heureusement, Fury est là pour défendre l'élégance et remettre les pendus à l'heure, en parlant cette fois-ci de la mode dans les boudoirs. Cet article, on le colle à Wally, en lui faisant croire qu'il doit parler des gâteaux secs qu'on met dans les charlottes. En découvrant l'arnaque, il boudera longtemps. Quant à Moinet, il se fend d'un article sur les aphrodisiaques, sans réaliser que les plus puissants d'entre eux, ce sont ses écrits. Prose et Prozac. Et bien sûr, toujours des voitures, des armes, des voyages. La nourriture a disparu, par contre. Le lobby des hot dogs est moins puissant que celui des flingues.
Par contre, lecteur de 2017, inutile de composer le numéro de Jane, il n'est plus bon, on n'a pas son 06 et elle a 75 ans.



Janvier 1963. Le général De Gaulle refuse que le Royaume-Uni entre dans le Marché Commun. Il veut sans doute protéger ses yéyés contre les groupes de R'n'B anglais qui déferlent sur le monde. Oddjob propose de faire un article sur le Katanga. Pour le calmer, HKFF l'envoie passer des vacances "for men only" dans les Caraïbes avec Getcarter. Ce dernier en ramènera des valises de 45t de ska jamaïcain, qu'il vendra à vil prix à son rédac' chef. L'élève Moinet continue sa thérapie en étudiant le complexe de Casanova. Quant à "l'affaire des corps cannés", HKFF la trouve un peu raide. "On se dépouille comme on peut pour donner corps au magazine" lui répond un Barbidule ivre mort.



Avril 1963. Le dictateur haïtien Duvalier fait massacrer des dizaines de ses opposants. En représailles, HKFF lui résilie son abonnement à Fury. Non mais attend, il ne faut pas pousser, quand même. Quand on peut influer sur la situation mondiale, on ne va pas se priver. "Il faudra bien qu'il Macoute", se dit-il. "Operation Big Timber" est un article consacré au look des bûcherons dans une petite bourgade du Montana. D'aucuns y voient le manifeste fondateur du mouvement hipster. Ah ben merde. Désolé. On devrait toujours réfléchir à la portée de ses actes. Sinon, HKFF livre dans "Promise them anything" ses méthodes pour diriger la rédaction. Et ça fonctionne. La preuve, plus de 50 ans après, Fury Magazine est toujours là !

jeudi 2 mars 2017

F2 Ferrovipathie

Par Hong Kong Fou Fou



La perspective d'une suite à Trainspotting, c'est un peu comme l'annonce d'une renaissance de Fury Magazine : un fol espoir, une indicible joie anticipative, mais en même temps une appréhension certaine. Est-ce que ça va toujours être bien ? Est-ce que ça ne va pas virer ringard ? Est-ce que ça ne va pas tomber dans la facilité et la caricature ?
Faisant fi de ce que les critiques pouvaient bien en raconter, l'élève Moinet, Oddjob et votre serviteur, ticket à tarif réduit en main, nous étions au rendez-vous le jour de sa sortie. Première déception : la salle était aux deux tiers vide. Où étaient les gens ?
1h57 plus tard, nous nous retrouvions sur le trottoir pour une petite séance de débriefing. L'élève Moinet n'a pas été emballé. Il a baillé. Il a regardé sa montre. Il aurait sans doute préféré rester sur son canapé devant OM-Monaco (3-4, quand même). Oddjob et moi-même, par contre, avions le même sourire béat qu'un gamin qui s'aperçoit que sa voisine fait du bronzage intégral sur sa terrasse. A la question "La suite des (més)aventures de ces junkies écossais vaut-elle le déplacement ?", la réponse est à 66% : "Oui, indubitablement". Pour ma part, j'ai même envie de crier : "Bis, Scots !" Mais mon amour du jeu de mots douteux y est sans doute pour quelque chose.
Donc, bonne nouvelle, le retour des quatre non pas de Liverpool mais d'Edimbourg est plus réussi que celui des Bronzés il y a quelques années. La comparaison est hasardeuse, certes. Remarquez, il y a du Jean-Claude Dusse dans le personnage de Begbie. Mais un Jean-Claude Dusse à qui on aurait inoculé un peu de l'agressivité d'un pitbull. Ou d'un Wally Gator, tiens.
Je ne vais pas vous raconter l'histoire en détails pour ne pas gâcher (désolé de faire de la résistance mais je suis allergique au terme "spoiler") le plaisir des onze personnes qui liront cet article. En gros, Begbie est toujours à l'hôtel des gros verrous, Spud accro à l'héroïne, Sick Boy fait chanter des notables en utilisant les charmes de Veronika, une prostituée débarquée d'un quelconque pays de l'Est. Elle est Bulgare, je crois. Oui c'est ça évidemment, Bulgare de l'Est. Tout ce beau monde pourrait tranquillement continuer à perdre sa vie si ne débarquait un jour des Pays-Bas le dernier de la bande, Renton. Lassé de voir des marins qui meurent plein de bière et de drames aux premières lueurs dans le port d'Amsterdam, il s'est dit "Tiens, je vais aller voir si l'herbe est plus verte, ou plutôt l'eau plus bleue, dans le port de Leith". Forcément, suite aux événements racontés dans "Trainspotting", son retour 20 ans après crée certains remous. Et pas que dans le port.
Je ne vous cache pas que je suis bon public : on me met un morceau des Clash dans la b.o., des survêts Adidas vintage, quelques images d'archives de Georges Best, on me montre des types rougeauds qui vident des pintes, et je suis heureux. Mais honnêtement, le film est bien. En tout cas, aussi bien que peut l'être la suite d'un film culte qui a marqué une génération. Moins déroutant et percutant que le "vrai", bien sûr, moins glauque, aussi. Danny Boyle n'essaie pas de se répéter, il montre d'une façon crédible ce qu'auraient pu devenir les personnages du premier film. En sortant de la salle, on a l'impression d'avoir retrouvé des copains perdus de vue depuis longtemps. Même si des copains comme ceux-là, je n'en voudrais pas, les miens sont suffisamment gratinés, merci. De toutes façons, les histoires d'amitié, ça marche toujours sur moi. A la fin de "Trainspotting", Renton a trahi ses amis (un peu comme l'élève Moinet quand il est parti écrire des chroniques pour BD Gest'). Dans cette suite il essaie de se racheter (un peu comme Moinet qui... Ah ben non, lui ne l'a pas encore fait). Comme je suis rentré chez moi à pied (il faudrait que j'arrête de lire Sylvain Tesson), j'ai eu tout le loisir de penser à ma propre existence, mon évolution, celle de mes amis, depuis 1996. Une petite introspection tout à fait salutaire.
La mauvaise nouvelle, quand même, c'est que la bande originale est un peu décevante. En deçà de l'"autre" en tout cas, qui convoquait la fine fleur de la Brit pop des années 90.
L'autre mauvaise nouvelle, mais le film n'y est pas pour grand chose, c'est qu'en VO, on ne comprend rien. Et ça m'inquiète un peu parce que je vais en Ecosse aux prochaines vacances. Non mais c'est quoi cet accent ? On croirait entendre des touristes berrichons en vacances en Angleterre. Pour sortir encore plus du sujet de cet article mais tant pis, je suis tellement content : je vais y voir Lloyd Cole en concert, qui va jouer tous ses vieux trucs, "Rattlesnakes" en tête. La nostalgie, encore.

Nous terminons avec un petit jeu. 20 ans séparent les deux photos ci-dessous, qui montrent les principaux protagonistes du film. Mais les petits coquins se sont déplacés. A l'aide d'un feutre, effaçable de préférence, amusez-vous à relier les personnages d'hier à ceux d'aujourd'hui.


jeudi 10 décembre 2015

Hé ben voilà

Par l'élève Moinet




Tout avait si bien commencé. C’est comme si c’était hier, en ce jour de grâce de l’an 2007 où mon futur patron me reçut dans son salon mordoré, lové dans son profond canapé pourpre, son peignoir de soie laissant apparaître une belle paire de jambes fuselées par de longues randonnées dominicales. Une dernière babouche, opiniâtre, tenait dans un équilibre précaire au bout de son pied. Jaloux.
- Entre Moinet, n’aie pas peur. Alors c’est donc toi ?
- Oui.
- Il paraît que tu es drôle.
- Euh…
- Es-tu drôle ?
- C’est-à-dire que…
- Je vois. Sais-tu ce qu’est le chat à neuf queues ?
- Oui.
- Ah quand même, il sait au moins quelque chose. Je propose de t’en faire tâter chaque fois  
que tu ne seras pas drôle.
- Non, non, pitié, pas le chat à neuf queues, non pas ça.
- Ah ah ah, il est déjà drôle ! Tu seras drôle désormais ?
- Oui, je serai drôle, oui, je serai drôle.
- Oh qu’il est drôle ah ah ah ah ah. A demain, élève Moinet ! Ahahahah.
Nous étions félins pour l’autre. Etreint par l’émotion, je me réfugiai dans ma  chambre de bonne mansardée. On me donnait ma chance. Enfin. Je devais la saisir. Je compulsai fébrilement ma collection de Pif Gadget et mes albums Panini cherchant désespérément l’inspiration. Au petit matin, la lumière m’apparut.  Guy Roux ! Voilà ! George Best ! Raymond Poulidor ? Oui, bien sûr ! Et puis Mark E. Smith, Maître Capello, L’homme du Picardie, Morrissey, Ian Curtis… Ian Curtis, Maître Poulidor, Mark E. Capello, L’homme du Morrissey… Décembre 2015 est arrivé. Sans crier gare. Pourtant j’entends passer le train-train quotidien.
A quoi bon me dis-je, sortir des articles, à défaut de mur Facebook, qui ne cocassent pas des briques. A quoi bon continuer à exhumer tant bien que mal les trésors enfouis de l’époque épique ?  Celle qui commença le premier jour de l’expo 58 à Bruxelles et se termina le dernier du Summer of love à San Francisco. Les 9 glorieuses : amour, gloire et beauté. Là et nulle part ailleurs. Tout était ambitieux, moderne et optimiste. Tout mon contraire.
J’ai épuisé mes sujets et mes sujets m’épuisent. Mes phrases courtes sont longues. Et dire qu’il me reste à décliner. Lentement, lentement, lentement. Et Perpignan - le genre d’endroit à l’envers que tout le monde connaît, mais où personne ne vient - qui n’est pas fait pour arranger le moral des troupes. Moins dure est la chute pour qui n’est pas monté très haut. Toujours ça de gagné.
Pourtant, il m’en reste un. D’article à solder. Comment s’appelle-t-il déjà ? “Hit the road Jack Lord Jim Clark Kent Hutchinson of a bitch”. Sept pour le prix d’un !  (Record à battre) A défaut de trois petits chats. Le genre de truc complexe qui me complexe et ne servirait qu’à asseoir ma réputation de plumitif aussi abscons qu’une notice de montage d’armoire à glace Ikea. A moins que je ne me rabatte sur un “I’m the man with the golden gun of Brixton”. Bref, n’importe quoi ! Chaque fois que je repense à ce que j’ai dû faire pour scribouiller ces pages… Je ne me le pardonnerai jamais. Et tout ça pour ? Pour ? Voyons… Non, non, malheureusement non. By Jove ! Comment allais-je oublier ? Cette poignée de main avec le grand manitou de la ligne claire*, un jour d’octobre dans cette bonne ville de Nérac perdue dans les brumes matinales du beau pays d’Albret. Une telle émotion !...
Je viens de me relire. Quel rebelle ! Quel sens de la formule ! On n’avait pas vu ça depuis le sergent Schultz au stalag 13. Sois rebelle et tais-toi, Moinet.
Et pourtant, oui, pourtant. Si tout ça m’avait permis de tomber - sérendipité du dépité - sur la plus belle citation anglaise du monde pour tout quinqua-maniaco-dépressif qui se respecte ? Pas celle d’Oscar Wilde (je sais pas qui c’est), lui qui résistait à tout sauf à la tentation,  mais celle de Neil Norman du NME (je sais qui c’est), qui a eu la chance de voir les deux qui suivent pour le prix d’un : "Contrairement à The Fall, qui m’ont donné envie de foutre un coup de pied à un chat, Joy Division m’ont convaincu que je pouvais cracher à la face de Dieu".
Voilà, je crois que je vais réécouter Fall heads roll et pour une fois regarder le nombre de "like" en bas à gauche pour compter ceux qui apprécient mon bon débarras. Mince, mon ordinateur est cassé… Mais non, c’est ma souris qu’est déglinguée !
- Patron ?
- Ne m’interromps pas pendant que je regarde "Questions pour un champion".
- Je suis un notable californien qui se transforme en justicier masqué pour secourir la veuve et l’orphelin.
Je suis ? Je suis ?
- Batman !
- Mais non enfin, Zorro ! Gotham city ne se trouve pas en Californie ! 6 points à 5. Monsieur Blain ?
- Je garde la main… Clic.
- Oui, Wally ?…
- Vous avez dû faire toutes les guerres pour être si fort aujourd’hui…
- Certes, mon fidèle catho, certes…
- On a sonné, patron.
- Qui m’importune à l’heure de l’apéritif ? Oddjob qui annule sa soirée trimestrielle ?
- Non, c’est encore Moinet, son chat et sa souris.
- Lâche les chiens !
      - Ahahahahahahah.      

 

Tout est bien qui finit bien. Star du premier article (http://fury.over-blog.com/article-14177152.html), la maman-robot a retrouvé son petit, 7 ans après. Sourire crispé et poussière d’origine à la clef. Une mère qui retrouve son fils,  n’est-ce pas là le principal ?